Ce que l’on sait, avec ses sources
La France compte, selon les dispositifs d’enquête Autonomie de la DREES, environ neuf millions de proches aidants — une estimation associative plus large, incluant l’aide occasionnelle, avance plutôt onze millions. La typologie publiée par la DREES en 2023 distingue dix profils d’aidants, regroupés en trois niveaux de charge ressentie : elle rappelle qu’« aidant » ne désigne pas une situation homogène.
Dans l’entreprise, l’ordre de grandeur le plus solide est celui de l’Observatoire solidaire des salariés-aidants (La Mutuelle Générale puis CNP Protection sociale) : 9 % des salariés se déclarent aidants au moment de l’enquête, un salarié sur quatre l’est ou l’a été à un moment de sa carrière. Dans une entreprise dotée de dispositifs dédiés, la part de salariés qui se déclarent aidants grimpe à 21 %, et le taux de déclaration à l’employeur double, passant de 31 % à 44 %. Rendre le sujet visible ne crée pas le besoin : il le fait apparaître.
L’étude la plus récente et la plus solide sur la démographie du sujet, publiée par la DREES et l’Institut des politiques publiques en décembre 2025, établit que trois aidants sur dix accompagnent leur proche seuls, sans aide extérieure, et que six sur dix sont en activité professionnelle ou étudiants. La génération dite « pivot » — celle qui aide un parent tout en élevant encore ses propres enfants — représente à elle seule 725 000 personnes. Environ 500 000 jeunes de 18 à 24 ans sont eux-mêmes considérés comme aidants.
Le coût humain n’est pas anecdotique. Une étude DREES-IPP d’octobre 2024 établit que 47 % des proches aidants déclarent au moins une conséquence de l’aide sur leur santé : 19 % sur la santé physique, 37 % sur la santé psychologique. Et pourtant, seuls 26 % à 31 % des salariés aidants en ont informé leur employeur, selon les enquêtes disponibles ; près de trois salariés sur dix déclarent ne même pas savoir ce que recouvre le terme.
Aucun chiffre national agrégé et vérifié ne permet de fixer un coût unique de l’aidance pour les entreprises françaises : les estimations qui circulent reposent sur des périmètres hétérogènes. Ce guide ne publie donc pas un tel chiffre — il vous donne, plus bas, un outil pour poser le vôtre, avec vos propres données sociales.
Pourquoi le silence dure
Le silence ne traduit pas une absence de besoin. Il tient à plusieurs mécanismes documentés par le guide de bonnes pratiques de l’EN3S pour l’Organisation internationale du travail (2021, groupe de travail associant notamment AXA, Bouygues, ENGIE, Kering, L’Oréal, Safran ou Saint-Gobain) et par l’avis de la Plateforme RSE de France Stratégie (février 2022) :
- La méconnaissance de son propre statut. Beaucoup de personnes qui accompagnent un parent, un conjoint ou un enfant ne se reconnaissent pas dans le mot « aidant ». Elles ne cherchent donc ni information, ni droit, ni interlocuteur.
- La crainte d’être vu comme moins disponible. Signaler sa situation, c’est risquer d’être écarté d’une promotion, d’un projet, d’une mobilité — une crainte rationnelle tant qu’aucune politique explicite ne la dément.
- L’absence d’interlocuteur identifié. Sans référent nommé, la seule option est d’en parler à son manager direct, ce qui mélange la vie privée et l’évaluation professionnelle.
- La peur de médicaliser une situation privée. Beaucoup craignent qu’un aménagement demandé exige, en creux, de justifier ou de détailler l’état de santé d’un proche.
Un enseignement traverse ces travaux : les compétences développées en accompagnant un proche — organisation, négociation avec des administrations, gestion de crise, écoute — sont réelles et transférables. Un référentiel des compétences transverses des salariés-aidants, publié le 5 décembre 2024 par l’Observatoire solidaire, en donne une cartographie ; une partie recoupe les dix compétences que le Forum économique mondial jugeait déterminantes à l’horizon 2025.
Ce qui relève de vous, ce qui n’en relève pas
Une direction ou un manager qui repère une situation d’aidance a un rôle précis, et des limites tout aussi précises.
Vous pouvez : proposer un entretien individuel, hors de tout cadre d’évaluation, annoncé à l’avance ; ouvrir sur une observation factuelle plutôt qu’une interprétation ; écouter, sans chercher à produire une solution dans les dix premières minutes ; orienter vers un référent identifié et vers le service de santé au travail ; fixer un second point sous huit jours.
Vous ne pouvez pas : poser un diagnostic ; donner un conseil médical ; interroger l’équipe pour vérifier une situation ; consigner une information de santé, la sienne ou celle d’un tiers, dans un compte rendu, un courriel ou un dossier individuel ; décider à la place de la personne.
Ces limites protègent le salarié d’une intrusion, et protègent l’encadrement d’une responsabilité que personne n’attend de lui. Le repérage des situations d’aidance en entreprise n’est d’ailleurs pas qu’une bonne pratique volontaire : la recommandation de bonne pratique de la Haute Autorité de santé sur le répit des aidants, validée le 28 mai 2024 dans le cadre de la stratégie nationale des aidants, désigne explicitement les professionnels du monde du travail parmi les acteurs du repérage, aux côtés des professionnels sociaux, médico-sociaux, de santé et de l’Éducation nationale.
La table des droits
Douze dispositifs, une ligne chacun : ce que vos collaborateurs peuvent demander, auprès de qui, pour quelle durée, avec quelle indemnisation.
Avertissement de fiabilité. Montants et durées vérifiés le 29 juillet 2026 aux sources officielles citées. Plusieurs sont indexés sur le SMIC horaire net et revalorisés au moins une fois par an, parfois en cours d’année — vérifiez chaque valeur sur la fiche officielle le jour où vous déposez un dossier. Aucun document, celui-ci compris, ne remplace cette vérification.
| Dispositif | Pour qui | Durée | Indemnisation | Où vérifier |
|---|---|---|---|---|
| Congé de proche aidant | Salarié, agent public, indépendant, sans condition d’ancienneté. Proche en GIR 1 à 4 ou taux d’incapacité d’au moins 80 % | Trois mois renouvelables, un an maximum sur la carrière. Fractionnable par demi-journée | Non rémunéré par l’employeur. Ouvre droit à l’AJPA | service-public.gouv.fr |
| Allocation journalière du proche aidant (AJPA) | Titulaire d’un congé de proche aidant, y compris indépendant et demandeur d’emploi indemnisé | 66 jours par personne aidée, 264 jours maximum sur la carrière | 66,64 € par jour, 33,32 € par demi-journée (au 1ᵉʳ janvier 2026). Calcul : sept SMIC horaires nets | pour-les-personnes-agees.gouv.fr |
| Congé de présence parentale | Parent d’un enfant de moins de vingt ans gravement malade, accidenté ou en situation de handicap | 310 jours sur trois ans, 22 jours par mois maximum | Allocation journalière de présence parentale, 66,64 € par jour au 1ᵉʳ janvier 2026, complément mensuel sous conditions de ressources | service-public.gouv.fr, fiche F15132 |
| Congé de solidarité familiale | Salarié accompagnant un proche dont le pronostic vital est engagé. Ni refusable ni reportable par l’employeur | Trois mois renouvelables une fois, six mois maximum | Allocation journalière d’accompagnement d’une personne en fin de vie, 64,93 € brut/jour pendant 21 jours ou 32,47 € pendant 42 jours à temps partiel (depuis le 1ᵉʳ avril 2026) | ameli.fr, fiche F706 |
| Don de jours de repos | Salarié dont un proche est gravement malade ou en perte d’autonomie. Don anonyme et sans contrepartie | Selon accord d’entreprise | Maintien de la rémunération pendant les jours reçus | service-public.gouv.fr |
| Allocation personnalisée d’autonomie (APA) | Personne de soixante ans et plus en perte d’autonomie, GIR 1 à 4 | Révisable | Plan d’aide financé selon le degré de perte d’autonomie et les ressources | Conseil départemental |
| Droit au répit | Aidant d’un bénéficiaire de l’APA, quand le plafond du plan d’aide est atteint | Annuel | Enveloppe annuelle pour des solutions de relais. Montant à vérifier à la date de la demande | Conseil départemental |
| Prestation de compensation du handicap (PCH) | Personne en situation de handicap, selon critères d’accès | Révisable | Aide humaine, technique, aménagement du logement. Possibilité de dédommagement d’un aidant familial | MDPH |
| Allocation d’éducation de l’enfant handicapé (AEEH) | Parent d’un enfant de moins de vingt ans en situation de handicap | Révisable | Allocation de base, compléments selon le niveau de contrainte | Caisse d’allocations familiales |
| Droits à la retraite | Bénéficiaire d’un congé de proche aidant indemnisé | Durée du congé | Affiliation automatique, aucune démarche à accomplir | Caisse d’allocations familiales |
| Assurance chômage | Bénéficiaire d’un congé de proche aidant | Durée du congé | Reconstitution de salaire ; la période ne réduit pas l’allocation | France Travail |
| Validation des acquis de l’expérience (VAE) | Proche aidant, depuis 2022 | Variable | Financement mobilisable auprès de l’opérateur de compétences | France VAE |
Deux points de vigilance. L’AJPA et l’allocation journalière de présence parentale sont indexées sur le SMIC horaire net — une revalorisation du SMIC en cours d’année peut modifier ces montants avant la fin de l’exercice ; plusieurs sources font état d’une revalorisation au 1ᵉʳ juin 2026. Le droit à l’allocation journalière de présence parentale fait par ailleurs l’objet d’une évolution législative en cours, un décret étant attendu sur l’ouverture du droit aux deux parents.
Six engagements, deux paliers
Le référentiel de labellisation « Entreprise engagée salariés aidants » (Handéo, à l’initiative de KLESIA et de l’Agirc-Arrco, version 3, septembre 2024) structure la progression d’une entreprise en six engagements. Les trois premiers suffisent jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf salariés ; au-delà de cent, les six s’appliquent.
- Diagnostic. Analyser ses données sociales et recueillir la parole des salariés, à renouveler tous les trois ans.
- Information. Informer régulièrement l’ensemble des salariés sur les droits des aidants et les dispositifs mobilisables.
- Solutions. Proposer une offre de soutien identifiée — dispositifs légaux et extra-légaux — recensée par écrit.
- Parties prenantes (à partir de 100 salariés). Identifier les parties prenantes internes, désigner un référent, communiquer ses coordonnées.
- Formation (à partir de 100 salariés). Sensibiliser la direction et les managers de proximité.
- Mesure (à partir de 100 salariés). Définir des indicateurs, les suivre, en analyser les résultats.
Pour ce dernier point, cinq indicateurs suffisent à documenter une politique sans jamais identifier une personne : les congés de proche aidant activés, les jours donnés entre collaborateurs, les jours abondés par l’entreprise, le délai de réponse aux demandes d’aménagement, et la part de l’encadrement sensibilisé. Présentés chaque année aux instances représentatives du personnel, ils suffisent à documenter une politique — aucun ne descend au niveau individuel.
Un principe protège l’ensemble du dispositif : tout aménagement accordé doit être écrit, temporaire et assorti d’une date de réexamen. La Plateforme RSE le formule dans sa treizième recommandation. C’est ce triple caractère — écrit, temporaire, réexaminé — qui évite qu’un aménagement individuel ne devienne, de fait, un droit acquis opposable, ce qui rendrait les directions plus réticentes à en accorder.