Analyse

Quand la blouse blanche ne protège pas ceux qui la portent

Soixante-sept pour cent des soignants français déclarent un épuisement professionnel, le taux le plus élevé des dix pays étudiés. Avoir une IRM à cinquante mètres de son poste ne signifie pas pouvoir passer une IRM.

Magali Tassery · · 4 min de lecture

Blouse blanche suspendue seule dans un vestiaire hospitalier, couloir désert à l'arrière-plan

Ces chiffres ne concernent pas une population précaire ou isolée. Ils concernent des professionnels qui passent leur vie au cœur du système de soins.

67 %

Part des soignants français déclarant une situation d'épuisement professionnel. Le taux le plus élevé des dix pays étudiés.

Enquête Nuance et HIMSS, dix pays, 2021
1 tous les 18 jours
suicide d'interne en médecine, trois fois le taux général
Association SPS 2024
77 %
des étudiants infirmiers ont envisagé d'abandonner
Rapport ministériel 2023
48 985
contributions à la mission sur la santé des professionnels de santé
Ministère de la Santé 2023

La science a un nom pour ce phénomène

En 1995, les psychologues Laurie Pearlman et Karen Saakvitne ont décrit le traumatisme vicariant : la transformation progressive de l'expérience intérieure du soignant, résultant de l'engagement empathique répété avec la souffrance d'autrui.

Le burnout naît de la surcharge organisationnelle. Le traumatisme vicariant, lui, naît de la relation elle-même.

Charles Figley, qui a introduit le concept de fatigue de compassion la même année, le formulait ainsi : ceux qui ont une grande capacité à ressentir et exprimer l'empathie sont ceux qui courent le plus grand risque.

Le paradoxe est cruel. La qualité qui fait un bon soignant, l'empathie, est aussi celle qui l'use.

Une érosion silencieuse

Le traumatisme vicariant ne se manifeste pas par un effondrement brutal. Il s'installe, selon le Centre national de ressources et de résilience, de manière insidieuse.

C'est une altération progressive des croyances, sur soi, sur les autres, sur le monde. Des troubles du sommeil. Des pensées intrusives liées aux récits entendus. Une fatigue qui persiste même après le repos. Et parfois une érosion de la capacité même à ressentir de la compassion.

Entre 40 et 85 % des professionnels de l'aide développent une forme de traumatisme vicariant ou de fatigue de compassion au cours de leur carrière.

Trois mécanismes psychologiques aggravent la situation

La minimisation

Le soignant compare sa situation à celle de ses patients. Face à un cancer, une lombalgie semble dérisoire. Il repousse.

L'illusion de contrôle

Connaître les symptômes donne le sentiment de maîtriser la situation. Le médecin devient son propre expert, sans le recul nécessaire.

Le syndrome de l'invulnérabilité

Après des années à soigner les autres, une croyance implicite s'installe : cela n'arrive qu'aux patients. Le savoir médical devient paradoxalement un obstacle à la conscience de sa propre fragilité.

Le paradoxe de la proximité

On pourrait penser que travailler dans un hôpital facilite l'accès aux soins. C'est souvent l'inverse.

Avoir une IRM à cinquante mètres de son poste ne signifie pas pouvoir passer une IRM. Les horaires décalés, gardes de nuit, week-ends, astreintes, rendent la prise de rendez-vous presque impossible. La pénurie de médecins traitants touche aussi les soignants, souvent mobiles géographiquement. Et consulter un collègue reste un tabou puissant.

La majorité des médecins français sont leur propre médecin traitant. Ils s'auto-prescrivent, s'auto-diagnostiquent, minimisent.

Ce qu'on a oublié de penser

Il y a, dans notre système de santé, un angle mort.

On a pensé la formation des soignants. On a pensé leurs conditions de travail. On a pensé leur rémunération, leur reconnaissance, leur statut.

On n'a pas pensé leur accès aux soins.

Chaque établissement a ses angles morts. Ceux qu'on ne voit pas parce qu'on n'a jamais regardé. Ceux qu'on préfère ne pas voir parce qu'on ne sait pas quoi en faire.

On a supposé que la proximité suffisait. Que des professionnels de santé, entourés d'autres professionnels de santé, dans des lieux dédiés à la santé, n'auraient pas besoin qu'on s'occupe de leur santé à eux.

Cette supposition est fausse. Et elle coûte cher. En absentéisme. En rotation des équipes. En erreurs médicales liées à l'épuisement. En perte d'attractivité des métiers.

Elle coûte surtout en vies. Celles des soignants qui s'effondrent. Celles des patients qu'ils ne peuvent plus soigner correctement.

Ce texte n'a pas de conclusion. Il a une question. Et si le chaînon manquant se trouvait là, dans cet espace entre le vestiaire et le soin, dans cette zone où le soignant cesse d'être soignant pour redevenir patient ?

La recherche a montré que l'engagement empathique use ceux qui l'exercent. Il est peut-être temps d'appliquer cette leçon à ceux qui l'incarnent chaque jour.

Un diagnostic pour objectiver ce que vos équipes portent en silence, avant que l'épuisement ne devienne un arrêt.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le traumatisme vicariant ?
La transformation progressive de l'expérience intérieure d'un professionnel exposé de manière répétée à la souffrance d'autrui. Il se distingue du burnout, qui naît de la surcharge organisationnelle, là où le traumatisme vicariant naît de la relation de soin elle-même.
Quelle est la différence entre burnout et fatigue de compassion ?
Le burnout résulte d'une charge de travail et d'une organisation dégradées. La fatigue de compassion résulte de l'engagement empathique répété auprès de personnes qui souffrent. Les deux peuvent coexister chez un même professionnel.
Pourquoi les soignants se soignent-ils mal ?
Horaires décalés, gardes et astreintes rendent la prise de rendez-vous difficile, la pénurie de médecins traitants les touche comme tout le monde, et consulter un collègue reste un tabou. La majorité des médecins sont leur propre médecin traitant.
Que peut faire un établissement pour la santé de ses soignants ?
Ouvrir un accès aux soins qui tienne compte des contraintes de planning, garantir la confidentialité vis-à-vis de la hiérarchie et externaliser la prise de rendez-vous. La sensibilisation seule ne suffit pas à lever les obstacles pratiques.

Sources

  1. Enquête internationale sur l'épuisement des soignants, Nuance et HIMSS (2021)
  2. Rapport Santé des professionnels de santé, Ministère de la Santé et de la Prévention (2023)
  3. Pearlman L.A. et Saakvitne K.W., Trauma and the Therapist, Norton (1995)
  4. Figley C.R., Compassion Fatigue, Brunner/Mazel (1995)
  5. Dossier sur le traumatisme vicariant, Centre national de ressources et de résilience (2024)
  6. Enquête sur les pratiques d'auto-prescription des médecins, MACSF (2022)
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