Analyse

La santé du dirigeant, l'actif stratégique qu'on néglige

On assure les bâtiments, les brevets, les stocks. On assure même la responsabilité civile des mandataires. La santé de ceux qui prennent les décisions reste un angle mort. Un quart des petites entreprises font faillite dans l'année qui suit le décès de leur dirigeant.

Magali Tassery · · 5 min de lecture

Table de conseil vide et fauteuil légèrement écarté dans la lumière de fin de journée

Vous avez signé un contrat important le mois dernier. Vous souvenez-vous de votre niveau de fatigue ce jour-là ?

Il a signé l'acquisition un mardi. Le jeudi, il ne se souvenait plus des termes du closing. Six mois plus tard, il a vendu sa société. Je n'avais plus la tête à ça, m'a-t-il dit.

On assure les bâtiments. On assure les brevets. On assure les stocks, les véhicules, les équipements. On assure même la responsabilité civile des mandataires sociaux. La santé de ceux qui prennent les décisions, elle, reste un angle mort.

25 %

Part des petites entreprises qui font faillite dans l'année qui suit le décès de leur dirigeant.

INSEE, étude sur la survie des entreprises
66 %
des dirigeants en épuisement professionnel en 2024, contre 40 % un an plus tôt
LHH ICEO 2024
75 %
ressentent des symptômes de stress au moins une fois par semaine
Institut Choiseul 2025
32 %
des arrêts longs liés à des troubles psychologiques, contre 14 % en 2020
Malakoff Humanis 2023

Que vous dirigiez une PME familiale ou une jeune entreprise en forte croissance, la mécanique est la même.

Ce que le stress fait au cerveau

Derrière les chiffres, il y a des cerveaux. Les neurosciences ont commencé à mesurer ce que le stress chronique leur fait.

Le stress prolongé provoque une surproduction de cortisol. En excès, cette hormone affecte l'hippocampe, impliqué dans la mémoire et l'apprentissage, dont le volume peut diminuer de façon mesurable en imagerie. Depuis les années 1990, les études d'IRM montrent une corrélation négative entre le niveau de cortisol, la taille de l'hippocampe et les performances cognitives.

Le cortisol inhibe également le cortex préfrontal, siège de la prise de décision, de la planification, de la régulation émotionnelle. Il hyperactive l'amygdale, centre cérébral des émotions. Le cerveau bascule en mode survie : il privilégie les réponses rapides et automatiques au détriment de l'analyse.

La littérature décrit plusieurs biais amplifiés : vision en tunnel, aversion excessive au risque ou prise de risque inconsidérée, renforcement du biais de confirmation, cette tendance à chercher des informations qui confirment nos intuitions plutôt qu'à les questionner.

À cela s'ajoute un cercle vicieux. Le cortisol perturbe le sommeil, notamment la phase paradoxale, celle où le cerveau consolide les apprentissages. Or un sommeil insuffisant altère encore davantage le cortex préfrontal. La fatigue amplifie le stress, qui dégrade la récupération.

Les neurosciences parlent de plasticité mal-adaptative : le stress chronique modifie la structure même du cerveau. Ces changements ne sont pas des métaphores, ils sont mesurables.

Dit autrement, un dirigeant sous stress chronique prend des décisions. Mais pas les mêmes.

Ce qui se passe dans le cerveau du dirigeant ne reste pas dans son bureau

Les managers ont autant d'impact sur la santé mentale de leurs collaborateurs que leur conjoint, davantage même que leur médecin. Soixante-dix pour cent de la variance de l'engagement des équipes dépend directement du manager.

Un dirigeant épuisé ne dirige pas de la même façon. Ses équipes le ressentent.

L'athlète et le dirigeant

Un athlète olympique consacre plus de vingt heures par semaine à l'entraînement. Il bénéficie d'une préparation mentale structurée, d'une récupération programmée, d'un suivi médical régulier. Il travaille avec des préparateurs mentaux, des spécialistes du sommeil. La performance cognitive, concentration, gestion du stress, décision rapide, est un paramètre qu'on optimise.

Le dirigeant fait face aux mêmes exigences cognitives. Sans le staff. Ses décisions engagent des centaines d'emplois, des millions d'euros, des années d'efforts collectifs.

On optimise la préparation d'un sportif parce que sa performance en dépend. On n'a pas encore fait le même raisonnement pour le dirigeant.

En France, le dirigeant épuisé se tait

L'épuisement reste perçu comme un aveu de faiblesse. Un dirigeant épuisé se tait. Par peur du jugement. Par peur de perdre la confiance de ses partenaires, de ses investisseurs, de ses équipes.

On parle de qualité de vie au travail pour les salariés. On a pensé la formation du dirigeant, sa rémunération, sa responsabilité juridique. On a même pensé les assurances homme-clé, qui indemnisent l'entreprise après un décès ou une invalidité, sans rien prévenir.

On n'a pas pensé sa santé comme un actif stratégique.

Un dirigeant nous a dit récemment : j'ai compris que quelque chose n'allait pas le jour où j'ai oublié le prénom de mon plus gros client en pleine réunion. Mon corps savait avant moi.

La bonne nouvelle

Ces effets sont en partie réversibles. La neuroplasticité fonctionne dans les deux sens.

Rien n'est inscrit dans le marbre. La normalisation des mécanismes de contrôle de la mémoire est associée à une interruption de l'atrophie de l'hippocampe, contribuant à limiter les effets négatifs du stress sur le cerveau.

Pierre Gagnepain, chercheur, INSERM · étude Remember, Science Advances, janvier 2025

La science dit que c'est réversible. Reste à s'en donner le droit.

Et vous ?

Y a-t-il une décision, ces derniers mois, que vous n'auriez pas prise de la même façon si vous aviez dormi huit heures ?

Je serais mal placée pour donner des leçons. Je suis souvent la première à sauter un déjeuner, à repousser le sport à dans quinze jours, quand ce sera plus calme, à me coucher trop tard parce qu'il reste un dossier à boucler et à me lever beaucoup trop tôt. Il y a toujours une bonne excuse. Il y en aura toujours une.

La question n'est pas d'être irréprochable. Elle est d'être en paix avec le temps qu'on s'accorde, de ne plus le voir comme une concession mais comme une ligne du budget. Un investissement. Pas pour soi, pour la maison.

Un dirigeant en forme prend de meilleures décisions. C'est aussi simple que cela.

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Questions fréquentes

Que devient une entreprise si son dirigeant tombe gravement malade ?
Un quart des petites entreprises font faillite dans l'année qui suit le décès de leur dirigeant, selon l'INSEE. L'assurance homme-clé indemnise après coup, mais ne prévient ni l'épuisement ni l'arrêt.
Comment le stress chronique affecte-t-il la prise de décision ?
L'excès de cortisol inhibe le cortex préfrontal, siège de la planification, et hyperactive l'amygdale. Le cerveau privilégie les réponses rapides et automatiques, ce qui amplifie la vision en tunnel et le biais de confirmation.
Les effets du stress chronique sur le cerveau sont-ils réversibles ?
En partie. Les travaux de l'INSERM montrent que la normalisation des mécanismes de contrôle de la mémoire s'accompagne d'une interruption de l'atrophie de l'hippocampe. La neuroplasticité fonctionne dans les deux sens.
Qu'est-ce que le Capital Santé Dirigeant ?
Un diagnostic confidentiel qui évalue plusieurs dimensions de la santé d'un dirigeant, physique, mentale, sociale, préventive et environnementale, puis oriente vers un parcours de soins coordonné.

Sources

  1. Baromètre de la santé des dirigeants, LHH ICEO (2024)
  2. Enquête sur le stress des dirigeants, Institut Choiseul (2025)
  3. Survie des entreprises après le décès du dirigeant, INSEE (2023)
  4. Global Survey sur l'impact du manager sur la santé mentale, UKG (2023)
  5. Étude Remember sur le contrôle de la mémoire et l'atrophie hippocampique, INSERM, Science Advances (2025)
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