Avez-vous déjà compté le nombre de décisions que vous avez dû prendre la dernière fois que vous, ou un proche, avez eu un problème de santé ?
Trouver le bon spécialiste. Obtenir un rendez-vous, parfois dans soixante jours, parfois dans quatre-vingt-quinze. Relancer. Récupérer les résultats. Comprendre ce qu'ils signifient. Regarder les transports. Coordonner avec un autre praticien. Trouver un laboratoire, du matériel médical. Recommencer.
Et quand ce n'est pas vous, c'est le conjoint qui appelle entre deux réunions. Le parent qui jongle avec les créneaux. L'enfant adulte devenu le chef de projet santé de ses propres parents.
Ce n'est plus un parcours de soins. C'est une gestion de projet, sans équipe, sans formation, souvent au pire moment.
Part des Français déclarant avoir renoncé à au moins un soin au cours des cinq dernières années. En hausse par rapport à 2024.
Pourquoi reportons-nous ce que nous savons urgent ?
Les neurosciences révèlent un mécanisme contre-intuitif. Face à une tâche perçue comme menaçante ou complexe, notre cerveau choisit le soulagement immédiat plutôt que le bénéfice futur.
C'est ce que les psychologues appellent la procrastination médicale. Elle touche bien plus de monde qu'on ne l'imagine.
Parmi les motifs les plus cités du renoncement : je pensais que ça allait passer, pour 48 %, et je n'avais pas le temps, pour 47 %. Ce ne sont pas des excuses. Ce sont des réflexes de protection face à un système qui demande déjà trop d'énergie cognitive.
Plus troublant encore, 12 % des Français reconnaissent avoir renoncé à un examen par peur du résultat. Les chercheurs parlent de syndrome FOFO, pour fear of finding out.
L'appréhension est souvent pire que le résultat lui-même.
Une étude portant sur plusieurs milliers d'étudiants a démontré que la procrastination est associée à une santé perçue plus mauvaise, des douleurs chroniques plus fréquentes et des troubles du sommeil. Reporter ses soins soulage sur l'instant, mais augmente l'anxiété à moyen terme. Un cercle vicieux que les chercheurs comparent à celui de l'addiction.
Une charge invisible et partagée
L'étude ComPaRe menée auprès de 2 400 patients chroniques révèle que 38 % d'entre eux estiment ne pas pouvoir supporter cette charge sur le long terme. Le fardeau d'organisation des rendez-vous figure parmi les premières causes citées.
39 % des patients jugent leur parcours mal coordonné. Un quart le vit comme une véritable charge mentale.
Ce que les études mesurent moins, c'est la charge portée par l'entourage. Le conjoint qui prend les rendez-vous. Le parent qui accompagne aux examens. L'enfant qui traduit les termes médicaux et arbitre les décisions.
Cette charge n'apparaît dans aucun tableau de bord de ressources humaines. Elle pèse pourtant sur les mêmes collaborateurs.
Et au travail ?
Un salarié qui gère un problème de santé, le sien ou celui d'un proche, reste souvent physiquement présent au bureau. Mentalement, beaucoup moins.
On parle beaucoup d'absentéisme. Le présentéisme, être là sans l'être vraiment, coûterait trois à six fois plus cher aux entreprises.
On forme à la gestion de projet. À l'organisation, à la priorisation, à la coordination. On donne des outils, des méthodes, des équipes. Mais la gestion de projet santé, celle que chaque collaborateur devra mener un jour, pour lui ou pour un proche, personne ne l'enseigne.
Ce qui change petit à petit
Des entreprises commencent à poser la question autrement. Plutôt que de compter les absences, elles cherchent à fluidifier ce qui peut l'être, en intégrant la coordination en santé comme un service, sans se substituer aux soignants.
La Haute Autorité de santé pousse à développer les fonctions de coordination dans les parcours de soins. Pas comme un luxe, comme une nécessité systémique.
La vraie question n'est peut-être pas de faire moins d'absents. Elle est de permettre à chacun de se soigner, ou d'accompagner un proche, sans que cela devienne un second emploi.
La recherche du bon professionnel, la prise de rendez-vous et le suivi : c'est notre travail, pas celui de vos collaborateurs.


